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16/10/2024
MA BLESSURE ORIGINELLE
Ce jour où ma mère a voulu mourir devant moi, une cicatrice pour la vie
Ce premier article sera long. Je le partage avec toi, mais il est plutôt une catharsis pour moi. Je laisse mes doigts courir sur le clavier et sortir ce qui a besoin de l'être. Il parle de l'aspect le plus personnel de ma vie. Celui qui est mon point de départ, le plus sensible, le plus fragile, le plus douloureux encore aujourd'hui. Il parle du jour où je suis devenue adulte, alors que je n'avais que 6 ans. Libre à toi de me lire jusqu'au bout.
Disclaimer : si le suicide est un sujet sensible pour toi, n'hésite pas à sortir maintenant de cet article ma belle.
Il est des blessures dont on ne guérit jamais, des traumas dont jamais on ne se remet. On met des couvercles dessus, autant qu'il en faut pour continuer de tenir debout, jusqu'à ce que nos cris intérieurs ne deviennent plus que des murmures qui s'égosillent dans le vide…., jusqu'à mourir. Ou du moins, c'est ce que l'on espère, ce que l'on croit, le mensonge que l'on se raconte pour continuer d'avancer, malgré cet élastique à jamais serré autour de notre taille, qui, lorsque l'on s'éloigne un peu trop en se pensant guéries, nous tire en arrière pour mieux nous rappeler que non, les stigmates sont toujours là et qu'ils demandent à être écoutés.
Comment pourrait-on définitivement guérir d'un trauma, d'une blessure si profonde, béante sur le moment, qui saigne d'une hémorragie si grave que la transfusion elle-même n'est qu'un pansement que l'on met pour cacher que ce qui s'est écoulé, ce que l'on a perdu, ce qui jamais plus ne pourra plus être récupéré ? Pourquoi se raconter que l'on peut ne plus souffrir d'un trauma ? A-t-on déjà vu une blessure grave qui n'ait pas sa cicatrice ensuite ? Bien sûr que non et mon bras gauche, scarifié, sacrifié (il n'y a qu'une lettre à déplacer), à mes douleurs et tourments de jeunesse, en est et en restera à jamais le témoin. Les plaies ce sont refermées. Moi-même, je ne les vois plus aujourd'hui. Parfois oui, mon regard se pose dessus et je me dis "Ah oui, c'est vrai !", mais elles font partie de moi. Je ne m'extasie plus sur ma poitrine, un grain de beauté, ou la couleur de mes yeux. Il en va de même pour ces cicatrices. Elles font partie de moi et sont gravées sur mon corps.
Pourtant, elles sont là, et de manière naturelle, rien ne me les ôtera. Les blessures et les traumas, c'est pareil. Lorsqu'on a une volonté inébranlable, lorsqu'on aime la vie plus que la mort, alors on se bat, on se débat d'ailleurs plus qu'autre chose au début. On s'accroche à tout ce que l'on peut même si ça glisse, pour ne pas couler, pour ne pas mourir et disparaitre. On n'abandonne jamais et avec le temps, on sort la tête de l'eau. On retrouve notre souffle, et la respiration finit enfin par ne plus haleter, par se calmer, et reprendre un rythme normal. Le cœur qui faisait mal finit par lui aussi, retrouver sa course silencieuse, le battement régulier de la vie. La douleur si intense, aliénante, celle qu'on voulait absolument stopper par tous les moyens possibles et souvent même les plus mauvais, s'atténue, petit à petit, année après année.
On ne se rend pas bien compte du processus, jusqu'au jour où on ne ressent plus rien, étouffé sous les couvercles que l'on place. C'est intégré. Ça fait partie de nous et tout ceci, tout ce process, devient une cicatrice. Elle peut être belle, propre, blanche et régulière. Elle s'intègre parfaitement au paysage de notre corps. Certaines se voient. Dans mon cas, j'en porte des visibles. J'ai décidé de les orner d'un tatouage, d'en faire quelque chose, de les sublimer. De cicatrices lambdas, anodines, impersonnelles, et perdues un peu partout sur mon bras, j'ai eu envie qu'elles racontent mon histoire, qu'elles prennent une autre forme, qu'elles soient le témoignage de ce que j'ai vécu.
Mais d'autres sont invisibles pour les yeux, à tel point qu'on les ignore nous-mêmes, ou qu'on cesse d'y penser, de les envisager, d'en prendre soin. Elles sont sans doute selon moi les plus dangereuses. Elles sont celles qui ont le plus besoin d'être écoutées, observées, car elles peuvent être des cicatrices violettes, irrégulières, suintantes, qui peuvent avec le temps et les années d'oubli, devenir rouges, purulentes, signe d'une infection et d'une inflammation qui gagnent tout notre Être, la moindre parcelle, jusqu'à causer des problèmes de santé comme des signaux d'alarme que bien souvent, nous n'écoutons même pas. La maladie est bien souvent le cri visible d'une cicatrice interne que l'on a bien trop étouffée pour notre propre survie.
J'écris ces mots car c'est ce que j'ai vécu hier alors même que mon cerveau était à priori en off devant une série semble toute, anodine. Du moins, c'est ce que je croyais. Et puis, la claque. Alors que l'histoire se déroulait, image après image, intrigue après intrigue de celle où notre ego aime à faire des pronostics dans l'espoir de se targuer de la fierté d'un "J'avais deviné" ou d'un "Je l'savais", un secret a éclaté entre les personnages. Un secret qui m'a brutalement ramené à mon enfance, ce jour maudit où tout à commencé et qui a ensuite déterminé tout le reste de mon histoire personnelle.
Mon traumatisme originel. Celui dont je peux parler aujourd'hui sans pleurer, détachée, comme si finalement, je n'en étais pas la protagoniste principale, comme s'il ne s'agissait que de la scène d'un vieux filme que je connais par coeur et que je raconte éteinte d'émotions.
Les premières secondes, oui ok, le miroir était absolu. Au fil des secondes suivantes, j'ai senti une fissure en moi, un sentiment désagréable, que j'ai de suite mis derrière moi en fermant les yeux et en respirant. Je ne me sentais pas ok. Pas à l'aise. Mais j'ai continué, jusqu'à éteindre mon téléphone. Comme une automate, je me suis préparée pour aller dormir. Pas confort, mais toujours en contrôle. Et puis, je me suis couchée. La tête sur l'oreiller, là, à cette seconde précise dans le noir, j'ai senti les larmes monter. J'ai fermé les yeux aussi fort que j'ai pu pour les retenir. Mais loin de toute distraction, n'ayant plus rien à quoi m'accrocher, plus rien pour me distraire, faire semblant est devenu impossible. J'ai littéralement fondue en larmes, de tout mon cœur, de toute mon Âme. Ça m'a fait un mal de chien. J'ai eu la sensation que mon cœur se déchirait. Ma gorge qui se refuse à lâcher ce cri, cette douleur depuis 33 ans, s'est serrée de la censure si sévère que je lui impose.
J'ai eu la sensation que mes cordes vocales s'enroulaient l'une autour de l'autre. Ça fait tellement mal ! Impossible de parler. Ça a été violent. Je me suis demandée comment je pouvais encore porter ça en moi après toutes ces années de travail et les techniques utilisées autour de cet événement auquel je reviens toujours…, encore et encore…, irrémédiablement. J'ai été surprise, déstabilisée, meurtrie, de la douleur encore tellement vive, 33 ans plus tard, de ce trauma que je porte encore à priori, bien ancré en moi et dont je n'arrive pas à me défaire, quoi que je fasse.
Alors oui, j'ai compris. Compris à quel point, par la force de mon instinct de survie, j'ai mis des couvercles, les uns par-dessus les autres, pour me protéger. Pour rester fonctionnelle, comme un déambulateur sur lequel m'appuyer pour être capable de marcher chaque jour. Ces couvercles sont la bouée à laquelle je m'accroche depuis toutes ces années pour ne pas couler, pour ne pas sombrer, et surtout, plus que tout, pour continuer ma vie. C'est une sécurité. La soupape qui me garde aux commandes de ma vie, qui me permet de la diriger, de décider, d'agir, d'aimer, et d'être heureuse. Mais c'est aussi un masque que je porte. Le masque d'un visage souriant, là où à l'intérieur, ça hurle encore, ça fait mal, ça n'a rien oublié de ce fameux jour et des années qui ont suivi.
Ce trauma m'a définie, ainsi que ma vie. Il a fait de moi qui je suis aujourd'hui. Mais il continue de vivre au rythme des battements de mon cœur. Il est encore actif, comme un volcan qui jamais ne se calme. Je l'ai tellement étouffé qu'hier, il m'a explosé en plein visage. La violence des ressentis m'a totalement submergée, mais je les remercie, car ils m'ont permis de voir véritablement ce que mon Être vit encore aujourd'hui, mais ce que ma Conscience avait éteint. J'y vois aussi qu'aujourd'hui, j'ai la force de retraverser ce que j'ai vécu aussi douloureux que ça soit. Qu'à présent, j'ai acquis suffisamment de résilience pour le regarder droit dans les yeux, et non plus comme une spectatrice de ma propre Histoire. J'ai réintégré le rôle d'actrice principale. Et c'est moi que je raconte à présent.
J'ai de tellement de fois raconté cet événement. Les psys, l'hôpital psy aussi, et autres lieux de thérapie. J'ai énormément écrit dessus. Essentiellement pour moi. Au travers des 15 livres que j'ai commencés sans jamais les terminer. Je l'ai aussi écrit à mes coachs pour comprendre d'où je viens et affiner le message que je veux porter au travers de mon business qui est que quoi qu'il nous arrive, on a la force en nous d'avancer. Que les événements nous forgent, qu'ils déterminent nos valeurs, nos choix, nos combats, et la vie à laquelle on aspire, mais qu'ils ne disent rien de nous, de qui nous sommes, car seules nous, le savons véritablement.
Mais quelles que soient nos souffrances, elles ne font pas de nous des victimes, de pauvres petites choses fragiles, qui toute leur vie, en subiront les conséquences. Sauf si on le décide.
Ces blessures, ces traumas, ces plaies en apparences cicatrisées, restent béantes tout du moins. On ne fait que se donner l'illusion salvatrice que nous en avons guéri. Cet événement, je suis aujourd'hui prête à en témoigner. Tu n'es pas obligée de me suivre et de continuer à lire. Je ne t'en voudrais pas. Je ne le saurai même pas en fait. Je n'ai pas la prétention de te dire que mon histoire peut t'intéresser. Elle n'est que mon histoire, mon témoignage, aussi important que sont tes propres témoignages. Je ressens juste le besoin de poser la violence de ce que j'ai vécu il y a 33 ans. Un souvenir, des ressentis, encore indemnes aujourd'hui. Tout est encore vif et alerte dans mon esprit. Là où j'ai cru que je pouvais, je sais à présent que non, jamais je ne pourrais oublier. Jamais je pourrais ne plus rien ressentir. Et finalement, peut-il être considéré normal de ne plus rien ressentir à l'évocation de notre propre Histoire ?!
J'y vais. Je te raconte tout. Tout ce que j'ai gardé de ce fameux premier jour du reste de ma vie.
J'avais 6 ans, et la vie devant moi. Être enfant devrait toujours être la promesse de l'innocence, de rester loin des désillusions et de la réalité de l'âge adulte, émerveillés par la beauté de nos rêves, du champ des possibles que l'on perçoit à cet âge face à la vie. Être enfant, c'est ce moment fabuleux où on peut être qui l'on veut, chaque jour.
- Lundi une princesse,
- Mardi une sirène,
- Mercredi une policière qui enferme les méchants de ce Monde,
- Jeudi une danseuse étoile…
Le Monde est illimité pour un enfant, là où il est tellement enfermant quand on se laisse faire, à l'âge adulte. Avoue, quoi de plus merveilleux que le sourire innocent, tellement naïf d'un enfant. Cette naïveté enfantine est en réalité le souffle même de la vie. Celui que l'on ne devrait jamais perdre, ou dans mon cas, ne pas pouvoir connaître.
La vérité, c'est qu'on m'a volé mon enfance. Je ne blâme personne. C'est juste ma Vérité ! J'ai perdu mon innocence ce jour-là, et étrangement, lorsqu'on me demande, je dis que "ma vie a commencé ce fameux jour". Je n'ai aucun souvenir avant. Mon premier souvenir de vie, c'est ça. Et ça commence par un drame.
Je sortais de l'école comme chaque jour. Ma mère était là à m'attendre, comme chaque jour. Mais ça ne s'est pas du tout passé comme chaque jour. Je n'ai aucun souvenir de ma mère avant, mais je sais qu'elle n'a jamais été très heureuse. Pourtant ce jour-là, lorsque je lui ai sauté dans les bras, heureuse de voir "ma petite maman", j'ai de suite senti un danger.
À 6 ans, on ne comprend pas par le raisonnement, mais instinctivement. On néglige d'ailleurs bien trop les perceptions des enfants. Moi, je pense qu'ils savent avant nous, car ils ressentent la véracité de l'Âme, car ils sont encore purs avant que la vie ne vienne les toucher, ou les ébranler, pour certains.
Toutes les alarmes de danger ce sont allumées en moi. Pour déclencher une réaction, tenter de me rassurer, je lui parlais, mais elle ne me répondait pas. On a pris la route du retour, de la maison, comme chaque jour. Ma mère était là, à côté de moi, mais je ne la sentais plus là. Je pouvais voir son enveloppe charnelle marcher, mais à l'intérieur d'elle, il n'y avait plus rien. C'était une coquille totalement vide. L'Essence même qui la constituait avait disparu. Moins elle me répondait, plus je lui parlais, et plus je sentais que la situation était grave. Son regard était fixe. Vide. Sans Âme. Son visage était impassible. Éteint. Comme figé. Comment était-il possible que "ma petite maman" soit là prêt de moi, mais que je ne la sente plus.
Vingt ou vingt-cinq minutes de trajet, je ne sais pas, et pas une seule réaction. Je me sentais en alerte, mobilisée. Je sais aujourd'hui que j'étais sous le coup de l'adrénaline. Mon corps avait déclenché tous les process internes de survie face à une menace vitale. J'étais aux aguets comme peut l'être une biche face à un lion qui tente de l'attaquer.
Nous sommes rentrées à la maison. Comme chaque jour, elle m'a dit d'enlever mon manteau et mes chaussures une fois dans le couloir. Elle parlait encore. Je repris confiance, un peu soulagée. Peut-être que je m'inquiétais pour rien. J'enlevais mes chaussures et mon manteau à la hâte pour voir ce que ma mère faisait, car elle était sortie de mon champ de vision. Je la retrouvais dans la cuisine. Je me souviens de chaque pièce, chaque meuble. Pourtant, j'en suis partie depuis vingt-sept ans de cet appart. Mais je peux encore en faire la visite virtuelle dans ma tête.
Ma mère était à présent dans le cellier. Cette pièce où il y avait la machine à laver et l'armoire à pharmacie. Je me souviens de toutes les boîtes de médicaments et plaquettes posées sur la table. Je me souviens de sa main pleine de pilules de toutes les couleurs. C'était joli ce mélange. Du bleu, du blanc, du vert et du rouge. Ça aurait presque pu sonner comme un arc-en-ciel, si je n'en avais pas senti la menace. Je parlais mais ma mère semblait définitivement absente. Je lui demandais ce qu'elle faisait. Si elle était fatiguée. Mais son regard semblait être celui d'un robot, tout comme ses gestes ceux d'un automate. Sa main pleine de toutes ces petits bonbons de couleur était à présent vide. Elle avait tout avalé. Tout ça en une fois, je ne pensais pas que ça pouvait passer dans la gorge tout ça.
Je continuais de la suivre dans la salle de bain, jusqu'au lavabo, sur lequel elle posa son verre, l'arme qui lui avait permis d'avaler le poison. Je n'oublierai jamais ce verre non plus. Fumé comme la vaisselle l'était beaucoup à l'époque, avec de petites fleurs dessus. Comment de si jolies fleurs pouvaient servir à participer à donner la mort ? Je ne le savais pas encore même si je sentais de plus en plus l'urgence et la gravité de la situation. Je me souviens combien la panique qui m'habitait rendait mes sens beaucoup plus précis, aiguisés, décuplés. Je n'étais plus qu'une boule de ressentis. Mon esprit était totalement porté sur ma mère, comme une obsession. L'obsession que tout allait basculer sans que je ne sache quoi faire. Je pense que j'ai compris le sens du mot "impuissance" ce jour-là. Tout se déroulait sous mes yeux, sans que je ne puisse faire quoi que ce soit pour en stopper le processus.
Je la suivais à présent dans le salon, jusqu'au canapé sur lequel elle était en train de s'allonger. Je crois me rappeler qu'elle m'a dit qu'elle allait se reposer car elle était fatiguée (terrible lorsqu'on comprend aujourd'hui le sens des mots "reposer" qu'on peut lire sur une pierre tombale "Ici repose…", et "fatiguée" de la vie, de son poids et de la douleur…). Je crois que c'est moi qui lui mis un plaid sur les épaules, car après tout, c'est ce qu'elle faisait chaque soir avant que je ne m'endorme. Et moi, je ne voulais pas qu'elle ait froid (ironique vu la situation). C'était ma manière à moi aussi de lui montrer que j'étais là, d'attirer son attention, de lui demander de me rassurer. J'avais tellement peur ! À partir de là, je ne sais plus si elle m'a parlé. Je me rappelle juste que j'étais totalement concentrée sur elle, à tout observer : son visage, sa respiration, ses yeux, ses paroles. Je me souviens que plus ça allait et plus ses paroles étaient lentes, incompréhensibles, inaudibles. C'était grave ! Très grave ! Je le sentais. Elle partait. Elle me laissait. Je savais, car les enfants sentent la mort avant même qu'elle ne frappe. Elle est là, elle s'installe avant que le cœur ne s'arrête. Elle est dans le regard, dans chaque parcelle de la personne. Je l'ai vu devant moi pour la première fois, je n'avais que 6 ans bordel !
Je ne sais pas comment, par quel miracle, j'ai eu l'idée d'appeler le psy de ma mère, car il fallait que je la sauve. Il me semble, mais je ne suis pas sûre, que c'est au moment où ses lèvres ont commencé à violacer ou bleuir. Ce n'est plus très clair. C'est une sensation. Sans elle, je serai seule au Monde. Elle était mon seul rempart. Ma seule subsistance. Et je l'aimais si fort... Je le répète, le cerveau de l'enfant que j'étais ne le savait pas consciemment. C'est une conscience sensitive et intuitive ! Ce ne sont pas des mots qui passent sous le prisme de l'esprit. Le corps sait. Les mots sont inutiles. Et si on se taisait plus souvent, si on prenait plus le temps de regarder les gens autour de nous, nous saurions tellement plus de choses ! C'est quelque chose que j'ai gardé depuis. J'observe. J'écoute. Mais je ne fais confiance qu'à mes perceptions. Les mots mentent. Le ressenti jamais !
Je me souviens avoir pris le téléphone. Ces vieux téléphones filaires, dont il fallait tourner le cadran pour composer le numéro, et ça fonctionnait d'ailleurs rarement du premier coup. Je m'y repris en plusieurs fois pour composer le numéro par l'urgence, la panique, mes tous petits doigts qui devaient forcer le cadran. Je recopiais ce numéro sur le répertoire papier que ma mère laissait toujours près du téléphone.
Vite ! Il ne fallait pas perdre une seconde ! Le temps était compté. Une sonnerie. Puis deux. Puis trois. Ça m'a semblé interminable ! Mais je laissais sonner. Il fallait que Mr Esnol décroche ! Svp Mr Esnol ! Et Mr Esnol finit par décrocher. J'ignore quels mots d'enfant j'ai pu prononcer. Je n'étais plus qu'instinct. Je me rappelle qu'il m'a demandé de parler à ma mère pour se faire un avis. J'ai posé le combiné tout doucement sur l'oreille de "ma petite maman" en prenant soin de dégager ses cheveux, en lui disant que c'était le Docteur Esnol. Je la vois marmonner, presque inconsciente. Je reprends le téléphone. Il me dit qu'il va raccrocher pour appeler les secours. Que je devrais ouvrir la porte quand ça sonnera même si ma mère m'a dit de ne pas le faire si je ne connais pas la personne. Que je dois rester près d'elle. Appeler quelqu'un pour qu'il vienne me chercher : mes grands-parents qui habitent loin d'ici, la maman d'une copine. Qu'il m'envoie les pompiers. Je n'ai plus aucun souvenir ensuite de ce qui s'est passé entre ce moment et l'arrivée d'une ribambelle de monsieurs en blouse blanche.
Après ça s'embrouille. Je les vois à plusieurs fourmiller dans le salon, autour de ma mère. Je suis seule au milieu de tout ça. Je ne sais pas du tout ce qui va se passer. Je suis apeurée. Aux abois. Je me souviens avoir cherché de l'attention. Pour cela, j'ai interpelé un des monsieurs en blouse blanche en lui montrant mon doigt plein de verrues en lui disant "attention de ne pas me toucher, car c'est contagieux". Il m'a dit qu'il n'avait pas le temps. Qu'il devait s'occuper de ma mère et m'a demandé de ne pas déranger.
Il avait raison. C'était ma mère l'important. Il ne fallait pas que je les ralentisse. Je me suis assise derrière un des fauteuils du salon. J'ai replié mes jambes contre ma poitrine. Je les ai entourées de mes bras pour me faire la plus petite et invisible possible. Et j'ai attendu. Je ne sais pas trop combien de temps s'est écoulé. Ils ont monté maman sur un lit à roulette, et ils l'ont emmené dans les escaliers. Je ne sais plus si la maman de Carole ma copine était arrivée entre deux. Je me rappelle juste être sur le palier. Je regarde les messieurs en blouse blanche emmener ma mère sur ce lit à roulettes dans les escaliers, en ayant totalement conscience que je ne la reverrai peut-être pas.
Je me rappelle avoir à cet instant précis, développé la croyance que je devais sacrément être atroce pour que même ma mère veuille me quitter, là où mon père bien avant elle, n'avait pas voulu de moi. J'ai engrammé que je ne devais pas être aimable pour que même mes parents, les deux, veuillement me laisser. À cet instant précis, je raisonnais. C'était les mots dans mon esprit qui me parlaient. À cette seconde, mon enfance s'en est allée. Je venais d'être précipitée, catapultée même, dans le Monde des adultes.
Je me rappelle avoir demandé au Ciel de sauver ma maman, de ne pas la sauver car j'avais besoin d'elle, car je savais sinon que je serai seule. Ma mère était tout ce que j'avais et je le savais pertinemment. Et moi je l'aimais très fort, de tout mon coeur ma maman. Je ne sais même plus si je pleurais. Tout allait trop vite dans ma tête. C'était la décharge. L'adrénaline qui commençait à chuter. La réalité qui venait enfin me frapper. Je les ai suivis jusqu'en bas, jusqu'à ce qu'ils referment la porte de l'ambulance et que je ne puisse plus la voir. Elle dormait de toute façon profondément et était déjà loin, très loin de moi…, comme elle le souhaitait.
Alors je te donne quand même le dénouement de l'histoire : ma mère n'est physiquement pas morte ce jour-là. Je comprendrais plus tard qu'elle l'était déjà de l'intérieur depuis longtemps. Par contre, cet événement a tué l'enfant que j'étais. Je suis devenue la Mère de ma mère par la suite, car ce n'est pas elle qui a veillé sur moi. Mais l'inverse. Je t'en passe aujourd'hui les détails. La pauvre a déjà été suffisamment exposée, mais pour me raconter, je dois la raconter aussi.
J'ai toujours eu peur de la mort depuis. Je refuse d'en parler, de l'envisager, de m'y projeter à savoir si je veux être enterrée ou incinérée. Moi je veux juste vivre. Je ne veux pas penser à l'après car au final, une fois qu'il ne reste que le corps, qu'elle importance ce que je veux ?
Je veux m'accrocher à chaque seconde de vie qui me parcoure, car je sais à quel point, tout peut basculer à chaque seconde. Pourquoi s'occuper de la mort alors qu'on est en vie ? Pourquoi m'occuper de comment enrichir encore le système qui ne manquera pas de faire de la tune sur mon dos, jusqu'au moment où il décrètera en avoir terminé avec moi et tout ce qu'il pourra siffler de mon portefeuille ?
Mes proches feront ce qu'ils veulent. Ce qui les aidera le plus à traverser ce moment. Car la question n'est pas ce que veut le défunt. La question c'est ce qui peut soulager le plus les gens qui restent qui me pleureront, pour leur permettre de faire leur deuil. Je ne serai pas égoïste dans la mort.
La seule volonté que j'ai, c'est de faire la fête. De mettre les musiques que j'aimais pour que ça résonne dans toute l'église comme un dernier doigt d'honneur de ma part au système. Je veux qu'on célèbre ma vie. Pas que ça soit déprimant et larmoyant. Ces atmosphères de cérémonie en occident, sont d'une horreur lugubre absolue ! Mon dieu non !
Je veux qu'on raconte combien j'étais chiante parfois. Mes bourdes. Mes réussites. Des anecdotes qui expriment comment chacun me voyait. Mon côté rebelle et anarchiste à vouloir faire péter ce système de m*rde ! :D
e ne veux pas d'un truc chiant et déprimant qui rendra le moment encore plus dur pour ceux que j'aime. Et si la mort rimait avec célébrer, tous ensemble, une dernière fois, au lieu d'en faire un moment déchirant ?! C'est tout ce que je demande ! Ma seule volonté, pour ceux qui restent. Et ça, je le tiens de ce fameux jour, où j'ai cru être celle qui resterait. Seule.
Ce jour-là, j'avais 6 ans, et c'est là que ma vie commence. C'est le premier jour du reste de ma vie. Le premier dont j'ai le souvenir. C'est ma blessure originelle. Celle que j'ai travaillée sous tous les angles, et qui me brise encore le cœur lorsque je pose ces mots. Le cri d'une enfant qui a été arraché à l'innocence, qui a défié la mort, comme je défie aujourd'hui encore les règles, car j'étais déjà celle qui n'abandonne pas, qui se bat jusqu'au bout tant qu'elle le peut encore, et qui ne renonce pas !
Cette enfant, je la rassure et c'est moi qui la console. Mais ce qui a été vécu ne peut être effacé ou annulé. Ce qui a été brisé ne peut plus jamais être neuf et intact. Ce qui a été déchiré ne peut qu'être rafistolé.
Espérer retrouver l'était initial avant les drames, c'est impossible. Et je me dis que c'est peut-être ça le chemin de la guérison : comprendre qu'il ne sert à rien de nourrir l'espoir de guérir totalement quelque chose. Le corps a et garde toujours une mémoire. Accepter cet état, ne plus chercher à tout prix à tout solutionner parce que ça nous fait mal et qu'on ne veut pas ressentir, je pense que c'est la clé.
J'accepte aujourd'hui que ça me fera toujours mal, car ce que j'ai vécu, était absolument abominable et traumatisant. J'ai appris à vivre avec. Je ne nourris pas de rancœur contre ma mère. Je ressens des choses encore bien sûr, mais elles ne sont pas de cet ordre-là. J'ai toujours avancé depuis sans laisser le passé m'en empêcher. Toutefois, je ne veux plus mettre des couvercles sur cet événement parce que je refuse la douleur qui parfois me rattrape. J'accepte aujourd'hui la cicatrice, de la regarder, de la voir, d'en tenir compte, et d'en prendre soin. Je sais qu'elle est là, et je ne l'ignorerais plus, pas plus que je ne chercherai à la faire disparaitre. Elle est un souvenir.
Pourquoi accepter par exemple de sourire devant la cicatrice que l'on porterait d'une brûlure faite en cuisinant avec son amoureux, dont on garderait un bon souvenir. Et vouloir étouffer celles qui nous rappellent des souvenirs douloureux ?!
Je crois fermement aujourd'hui, que lutter par tous les moyens pour guérir, pour faire disparaitre la douleur, c'est être encore dans la douleur et dans l'activation. "Guérir", c'est accepter de laisser venir lorsqu'il y a besoin, de ressentir et d'accepter ce qui a été et restera indélébile.
Je ne changerai pas ce que j'ai vécu. Mais ça m'a fait devenir celle que je suis aujourd'hui. Aussi forte que vulnérable ! Et je suis fière de qui je suis même si je me suis forgée seule.
Cette blessure est celle qui m'a démolie à une époque, mais qui aujourd'hui me rend forte et puissante, tout autant que vulnérable et fragile à d'autres moments. Elle unifie chacun de mes traits de caractères. Elle ne me détermine plus et je puise en elle pour toujours avancer, et profiter de la Vie, à chaque seconde et tant que je serai en mesure de respirer !